Les classiques et la conscience

 

 

Lisons les classiques pour former notre conscience !

 

L’aspiration à agir en conscience, c’est-à-dire à contribuer au bien commun de la société en y apportant ce que nous avons de plus personnel, traverse les hommes et les femmes, à différents moments de leur vie. Les artistes, notamment les auteurs des belles lettres, ont bien traduit chez leurs héros ce désir de contribution singulière à la grandeur de l’humanité, et son pendant, qui est le débat de la conscience.

Ils nous ont légué là une puissante ressource, pour nous ouvrir au travail de notre propre conscience. Evoquons, et relisons, Antigone, Othello, Raskolnikov, Swann… et puisons-y lumière, orientation, force et douceur.

 

CRÉON : « Et tu as osé transgresser mes lois» ?

ANTIGONE : « Ce n'est pas Zeus qui les avait proclamées, ni la Justice qui siège à côté de dieux infernaux ; ce ne sont pas ces lois qu'ils ont fixées pour les hommes, et je ne pensais pas que tes proclamations fussent assez fortes pour permettre à un homme, à un simple mortel, de transgresser les lois non écrites et immuables des dieux. Elles ne datent ni d'aujourd'hui, ni d'hier, elles sont toujours en vigueur, et nul ne sait depuis quand elles existent. Je n'allais, pas moi, céder à la crainte qu'inspire un homme, quel qu'il soit, et avoir à en répondre devant les dieux. Je savais qu'il me fallait mourir - comment l'ignorer ?» (Sophocle)

«Il se jugeait lucidement, tel qu’il était : un mauvais homme, avec les dons d’un très grand roi. Il n’avait pas sommeil, il fût resté volontiers là, longtemps encore, à méditer sur lui-même, sur l’humaine destinée, sur l’origine de nos actes, et à se poser les seules grandes questions du monde, celle qui ne se peuvent jamais résoudre.» Maurice Druon, Tome IV, au sujet de Philippe V Le Long) 

 

« J’écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse).» (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu)

 

 

Iago : « Veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité; je ne voudrais pas que votre franche et noble nature fut victime de sa générosité même... Veillez-y ! Je connais bien les mœurs de notre contrée. A Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines qu'elles n'osent pas montrer à leurs maris; et, pour elles, le cas de conscience, ce n'est pas de s'abstenir de la chose, c'est de la tenir cachée.»  (Shakespeare)

 

 

 

«Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté de sa rose. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux. « J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… ».  Il me confia encore : « Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir ! J’aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. » (Antoine de Saint Exupéry

 

 

 

« Je n’ai jamais cru au pouvoir de la vérité par elle-même. Mais c’est déjà beaucoup de savoir qu’à énergie égale, la vérité l’emporte sur le mensonge. C’est à ce difficile équilibre que nous sommes parvenus. C’est appuyés sur cette nuance qu’aujourd’hui nous combattons. Et je serais tenté de vous dire que nous luttons justement pour des nuances, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l’énergie de la violence, la force de la cruauté, pour cette plus faible nuance encore qui sépare le faux du vrai et l’homme que nous espérons des dieux lâches que vous révérez » (Albert Camus)

 

 

 

«Lorsque, le matin suivant, à onze heures précise, Raskolnikov pénétra au commissariat du quartier, dans la division réservée au juge d’instruction, et demanda à être introduit chez Porfiri Pètrovitch, il s’étonna de ce qu’on le fit attendre si longtemps; dix minutes au moins passèrent avant qu’on l’appelât. D’après lui, ils auraient dû se précipiter pour l’introduire. Tandis qu’en fait, il restait debout dans la salle d’attente et que des gens passaient et repassaient devant lui, ne lui accordant aucune attention. Dans la pièce voisine, qui ressemblait à un bureau, il y avait quelques clercs qui écrivaient ; il était visible que tous ignoraient ce qu’était Raskolnikov. Ses yeux, inquiets et soupçonneux, cherchaient tout autour de lui quelque policier, quelque regard mystérieux chargé de le surveiller, de lui défendre de partir. Mais il n’y avait rien de pareil : il ne voyait que des visages d’employés, mesquinement soucieux, ainsi que d’autres gens, mais personne ne s’occupait de lui: il pouvait, s’il le voulait, s’en aller où bon lui semblerait. Il pensait que si vraiment cet homme mystérieux, ce fantôme d’hier, sorti de terre, savait tout et avait tout vu, on ne l’aurait jamais laissé, lui, Raskolnikov, attendre si tranquillement.» (Fiodor Dostoievski).

 

 

 

« Oh ! Il tenait bien le point fermé sur la meule, le bonhomme Scrooge ! Le vieux pêcheur était un avare qui savait saisir fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors par le son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas d’un degré à Noël. » (Charles Dickens)

 

 

 

« Chante, Muse, la colère d’Achille » : ce sont ces mots qui ouvrent l’Iliade et qui désignent son sujet, la colère d’un homme, d’un guerrier, le « rempart des Achéens », Achille. Courroucé contre ses compagnons parce qu’Agamemnon lui a pris la jeune Briséis, il refuse d’apporter son aide à l’armée de Grecs et il supplie sa mère Thétis pour que Zeus leur refuse momentanément la victoire. Au cours des exploits guerriers qui suivent, ce sont les Troyens qui dominent. Ils parviennent jusqu’au vaisseaux des Grecs et sont à deux doigts d’y mettre le feu… Au milieu du fracas des armes, des chars et des hennissements des chevaux, le lecteur se perd peu à peu dans le récit épique de ces combats qui se tinrent devant la ville de Troie. Mais le véritablement sujet du poème épique, ce sont avant tout les sentiments complexes qui se combattent dans le cœur d’Achille. (Homère)

Derrière le récit d’une guerre fondatrice et des péripéties épiques qui l’animent, l’Iliade révèle une œuvre grandiose qui explore les contradictions de l’âme humaine. A travers le personnage d’Achille le héros orgueilleux, Homère nous montre un homme enfermé dans sa colère et sa souffrance, qui retrouve son humanité en faisant preuve de compassion et en se mettant à la place d’un autre homme.

 

 

«Un Chien traversant une rivière sur une planche, tenait dans sa gueule un morceau de chair, que la lumière du Soleil fit paraître plus gros dans l'eau, comme c'est l'ordinaire. Son avidité le poussa à vouloir prendre ce qu'il voyait, et il lâcha ce qu'il portait, pour courir après cette ombre. C'est ainsi que sa gourmandise fut trompée, et il apprit à ses dépens qu'il vaut mieux conserver ce que l'on possède, que de courir après ce qu'on n'a pas.» (Fables d'Epose)

 

 

«Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous 7 enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m’amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie. Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être !» (Honoré de Balzac )